Colonialisme de peuplement, capitalisme racial : Que la gauche le dise

texte écrit par Patricia Alexander

This text in English here. Translation by the Author.

Mot de Ni Québec, ni Canada : projet anticolonial :

Ni Québec, ni Canada : projet anticolonial publie ici une importante contribution à la critique anticoloniale interne de la gauche écrite par Patricia Alexander, membre de Québec solidaire. Bien que ce projet ne partage pas l’ensemble du point de vue défendu dans ce texte et n’appuie aucun parti politique, il semble important d’appuyer les démarches de réflexion qui visent à faire reconnaître la continuité du colonialisme de peuplement et du capitalisme racial dans leur actualité et de partir de leur nécessaire contestation critique et révolutionnaire dans le développement des perspectives politiques qui se veulent en rupture avec l’ordre dominant. Ainsi, ce projet salue le travail de notre camarade solidaire Patricia Alexander et nous invite à lire, à réfléchir, à discuter et débattre les positions courageuses qu’elle défend dans son texte.

Il est ainsi toujours possible d’ouvrir ce site à d’autres collaborations anticoloniales, si vous voulez participer d’une manière ou d’une autre au projet anticolonial Ni Québec, ni Canada vous pouvez écrire à niquebecnicanada(@)riseup.net ou pour envoyer de possibles contributions à niquebecnicanada(@)gmail.com

Mot de l’auteure :

Cet article traite des fondements du « Colonialisme de peuplement » au Québec jusqu’à présent. C’est un effort pour contribuer au débat dans la gauche québécoise et dans Québec Solidaire.

Il nous demande, en tant que Québécois.e.s d’origine coloniale, de reconnaître que le nôtre est un État, une économie et une société coloniale, qui prospère grâce à la dépossession du patrimoine des peuples autochtones – de leurs terres, ressources, communautés et droits. Il soulève des questions sur nos engagements envers les peuples autochtones et les personnes racialisées, les immigrant.e.s volontaires et involontaires, les réfugié.e.s et toutes les personnes marginalisées qui vivent le capitalisme racial qui existe sur ces bases.

Je remercie NQNC pour l’espace qui m’est offert pour partager ces réflexions avec un public plus large. J’avais soumis cet article pour publication à la revue Presse-toi-à-gauche (PTAG), journal en ligne qui se déclare : «Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche ». Le comité de rédaction se décrit comme des gens : « réunis par l’intérêt que nous portons au journalisme alternatif ainsi que par l’importance que nous accordons à l’existence d’une organisation comme Québec solidaire, formidable occasion pour la gauche en marche de grandir et de se faire entendre plus largement ». PTAG n’a pas répondu à ma soumission et n’a envoyé aucun accusé de réception. Un membre du comité de rédaction m’a déclaré qu’il ne souhaitait pas publier cet article, car ce dernier remet en question la base d’unité du groupe Révolution écosocialiste, groupe qui maintient lui-même une section dans PTAG.1

Je suis membre de Québec solidaire et je ne fais partie d’aucun autre groupement politique. Néanmoins, je partage la vocation du site NQNC (Ni Québec, ni Canada), « d’être en lutte et en solidarité active avec les mouvements autochtones dans le sens de leur libération et de leur décolonisation ».

Patricia Alexander

1 L’article Base d’unité de Révolution écosocialiste est publié dans les numéros de PTAG à partir du 17 novembre 2020 et des numéros suivants https://www.pressegauche.org/Revolution-ecosocialiste-Base-d-unite

Colonialisme de peuplement, capitalisme racial : Que la gauche le dise

Malgré les publications récentes, aucun groupe de la gauche dans leur analyse ne semble mettre le doigt sur la pierre angulaire, la base structurelle, de l’histoire et des fondements du Québec.

Partie I

Des alternatives, appels à l’unité

Que ce soit l’annus horribilis de 2020 ou les revers de certains régimes d’ultra-droite à la Trump, des groupes de gauche au Québec présentent leurs visions conjoncturelles et de la «relance» qu’ils désirent pour le Québec.

Peu de temps après le Congrès de Québec solidaire (QS) de novembre 2019, et avant la pandémie Covid-19, Alternatives socialistes (AS),propose aux membres de QS : « Pour construire le parti de la rue, l’aile gauche doit se coordonner ».1 Le 17 novembre 2020, un nouveau groupe Révolution écosocialiste (RÉ)  publie son texte « Base d’unité » (BU).2 Dans les pages de QS-même, des groupes Facebook discutent de la plateforme à développer face à la relance post-Covid-19, et de la démocratie interne dans QS. 3

Cependant, il y a un écart. Aucune tendance, dans leur analyse du pays ou de la conjoncture, ne semble mettre le doigt sur la pierre angulaire, ou proprement dit la base structurelle, de l’histoire et des fondements du Québec. À date, peu a été écrit par la gauche québécoise, par les tendances marxistes ou socialistes, sur les bases de l’économie et de la société qui se posent là-dessus : à l’instar des sources citées dans le présent texte, je nomme ces bases, pour fins de débat, le colonialisme de peuplement et le capitalisme racial.

Pour mettre de l’avant une alternative et une critique tranchantes, la gauche doit être capable de présenter à la population une analyse qui réponde à sa réalité, et aux crises qu’elle vit en ce moment. Il faut démontrer que nous comprenons d’où vient l’État québécois, sur quelles bases et quels peuples il s’est construit. Et il faut articuler quelles populations constituent le peuple québécois, et quels peuples forment la colonne vertébrale de nos alliances potentielles, de la lutte anticapitaliste, lutte qui doit être comprise comme lutte décoloniale et antiraciste, pour la planète, contre les changements climatiques.

« Au Canada, le capitalisme a besoin du colonialisme de peuplement pour fonctionner. Cela a souvent été ignoré dans les critiques marxistes ou socialistes traditionnelles du capital.4 »

Famille immigrante, près de Ste-Agathe

Dans cet article, je me concentre sur l’article du déjà cité, du 17 novembre (PTAG).2 Je me réfère aussi à certains documents de AS, qui dans leur ensemble présentent des analyses conjoncturelles, mais sans toujours mettre de l’avant une appréciation du rôle clef du colonialisme occupant et du capitalisme racial dans l’analyse des « classes populaires ».

[L’autre question centrale soulevée régulièrement par AS, et par le texte du groupe RÉ, est justement le positionnement des groupes de gauche face à un parti dit « social-démocrate » comme QS. Pour le moment, je mets de côté une discussion de cette question si importante, pour y revenir ultérieurement.]

L’histoire et l’État au Québec

Le colonialisme de peuplement

« Le colonialisme de peuplement est un mode de domination spécifique, dans lequel une communauté de colons exogènes se déplace de façon permanente vers un nouveau lieu, élimine ou déplace les populations et souverainetés autochtones, et se constitue en organe politique autonome. » 5

Historiquement, depuis les premiers contacts des Européens avec les peuples autochtones du « nouveau monde », le colonialisme de peuplement se déclare différent de tout autre colonialisme, parce que les colons viennent pour rester. Comme déjà noté, non seulement ils arrachent les ressources, mais ils mettent les peuples autochtones de force au travail ou à la servitude; ils font venir divers groupes des pays impérialistes pour travailler et occuper les terres autochtones qui sont progressivement dépossédées.

Le Québec, comme le Canada, est un État de colonialisme de peuplement  (en anglais le « settlercolonialism»). Ses débuts remontent aussi loin que les contacts européens avec les Amériques des 15e et 16e siècles. Sous cette forme de colonialisme, le pays impérialiste envahit et établit une «colonie» – pas simplement pour extraire la richesse de ses ressources et de ses produits. La métropole impérialiste utilise la force militaire pour occuper des terres et pour déplacer et remplacer la population autochtone afin de créer son propre peuple «nouveau». Elle renomme et contrôle le territoire, pour accumuler des richesses et tirer un avantage économique de ses concurrents. Dans les Amériques, les États coloniaux de peuplement ont été établis au cours d’une longue période de rivalité entre les puissances européennes pour l’ascendant militaire et matériel.

“En tant que projet d’empire rendu possible par la suprématie blanche, le colonialisme de peuplement est théoriquement, politiquement et géographiquement distinct du colonialisme. Plutôt que de mettre l’accent sur l’expansion impériale motivée principalement par des objectifs militaristes ou économiques, qui implique le départ du colonisateur, le colonialisme de peuplement se concentre sur l’occupation permanente d’un territoire et le retrait des peuples autochtones dans le but exprès de bâtir une communauté nationale ethniquement distincte. » 6

Au Québec, la rivalité pour la domination coloniale entre la France et la Grande-Bretagne a marqué un tournant désastreux dans l’histoire de la population autochtone et a façonné la vie des peuples qui ont été transférés dans la nouvelle colonie pour l’occuper.

Grande-Bretagne a marqué un tournant désastreux dans l’histoire de la population autochtone et a façonné la vie des peuples qui ont été transférés dans la nouvelle colonie pour l’occuper.

Des articles récents parmi des groupes de gauche
Bien que AS sorte régulièrement des textes de conjoncture, dont celui déjà cité,1 tout comme celui encore publié en décembre 2018 « Changer le monde : Le rôle du parti révolutionnaire »7 – ces textes parlent surtout du rôle et des perspectives d’une gauche vis-à-vis de Québec solidaire. Les articles de formation de AS parlent des classes composantes du Québec, bien sûr. En particulier on peut se référer à : « Bilan historique I et II » de AS.8 Dans ces textes, bien que, tout comme dans la BU de RÉ, on trouve une analyse de classes plutôt classique, on ne voit pas de traitement spécifique publié des forces colonialistes occupantes/ capitalistes raciales du Québec. Dans ces bilans historiques, par exemple, l’évolution de la classe ouvrière des siècles antérieurs est discutée; on parle des « classes populaires ». Mais dans ces couches populaires, que des éléments de la petite bourgeoisie peuvent rejoindre, le manteau ne semble pas couvrir de façon explicite la population autochtone, ni les immigrant.es racialisé.e.s. Les Autochtones sont dépossédés de leurs terres, « au profit des métropoles européennes », et même vendus en esclavage. Au 19e siècle, la Loi sur les Indiens est instituée, les terres, réservées, vues comme zones d’apartheid, et les tentatives d’assimilation perpétrées, entre autres, par les écoles où sont emmenés de force, les enfants. Le vol des ressources au profit de l’accumulation privée du capital est également noté… « Il
permet de maximiser l’accumulation privée du capital à partir de l’exploitation des ressources naturelles des territoires autochtones ancestraux. » (Ibid., Bilan I).9

Le Bilan II ne parle des Autochtones que pour relever un triste manque de solidarité des mouvements indépendantistes ou progressistes mises à part quelques tentatives durant la crise de Kanesatake en 1990. Le Bilan II recense aussi l’échec de l’accord du lac Meech, lequel accord « ne répond[ait] ni aux volontés » du PQ, du Canada anglais, ni des communautés autochtones (p. 5). Il ne semble pas y avoir d’analyse plus poussée des classes populaires ou ouvrières quant à leurs rôles dans l’édifice de l’État, ni dans les rapports de forces ni dans les contradictions fondamentales du pay

Quant au groupe La Riposte socialiste (RS), groupe qui publie des articles conjoncturels, il semblerait que leurs sites n’offrent pas en ce moment une analyse des classes du Québec contemporain, ni de discussion du colonialisme occupant/capitalisme racial.10

Le terme « Settler colonialism » n’est pas facilement traduit en français et son usage varie; par exemple le «colonialisme de peuplement», «colonialisme occupant», « colonie d’établissement » et « colonie d’habitation ». Par conséquent, la méconnaissance même du terme «settler» en tant que terme potentiellement neutre, et l’appariement inévitable avec colon ou habitant, soulève plus d’ambiguïté en français que le terme anglais analogue. 11

De plus, l’histoire des enjeux autochtones et du colonialisme de peuplement au Québec est insuffisamment traitée dans la littérature de langue française. Ce point est discuté plus en détail dans la Partie II.

Le point clé pour une analyse économique et politique est que l’État et l’économie du Québec sont construits sur la base de l’expropriation des terres et des ressources des peuples autochtones, et également sur le patriarcat et le génocide : destruction de leurs modes de vie, des normes de genre, et du tissu social de leurs communautés. Ce n’est pas seulement un génocide historique, qui n’a eu lieu que dans le passé – il continue depuis. À travers les décennies et les siècles de sa création, cet État s’est aussi bâti sur l’importation de peuples racisés, dont l’immigration est soit forcée, soit volontaire. Le capitalisme racial du Québec se maintient par une économie qui profite du racisme systémique. Ce racisme, dans toutes ses déclinaisons, pèse sur les vies des peuples autochtones et des groupes racialisés et marginalisés de la société.

On peut préciser que le Québec de nos jours doit se décrire comme : (1) État colonialiste, du capitalisme racial et extractiviste; (2) avec sa propre bourgeoisie nationale et multinationale ainsi que ses élites politiques; et avec (3) l’héritage d’un conflit politique avec la bourgeoisie canadienne. Cela signifie que l’État dirigé par cette bourgeoisie québécoise détient trois agendas, qui affectent tous les trois notre rôle et nos possibilités dans un parti politique comme QS.

  • En tant qu’État colonial (settler-colonial state), le Québec est fondé sur l’expropriation par des puissances coloniales françaises et britanniques de terres et de ressources qui n’ont jamais été cédées par les peuples autochtones. Les bénéfices de la classe dominante sont basés sur : l’hydroélectricité, les combustibles fossiles, l’exploitation minière et les minéraux, l’agro-industrie, la foresterie et la pêche, avec toutes les industries financières et commerciales qui découlent de ces ressources. Sur cette richesse, la bourgeoise québécoise a bâti des compagnies multinationales, historiquement et jusqu’à nos jours (Hydro-Québec, Cascades, Desjardins, Caisse de Dépôt, les Banques Laurentienne, Nationale et autres; SNC-Lavalin, Québecor, Alcan/Alcoa, Glencore (nickel et cuivre), Bombardier; Métro, Provigo/Couche-Tard, Olymel; Dollarama, entre autres). Ces compagnies et la classe dirigeante exploitaient déjà à bon marché le travail des Autochtones, aujourd’hui, le fait dans les régions, et avec le temps, de plus en plus par le travail des immigrant.e.s et populations racisées, dans le travail industriel, agricole, digital, de service, partout au Québec. Certains domaines de travail offrent de bons salaires, souvent des emplois qui sont syndiqués. Pour d’autres personnes, moins favorisées, le statut précaire des couches inférieures les maintient dans des conditions de vie périlleuses et dégradantes.

La valorisation privée des ressources naturelles est la pierre d’assise de l’installation européenne dans le nord de l’Amérique, et le droit canadien héritier du droit de conquête britannique fonde la légalité de cette entreprise.12

  • Le gouvernement du Québec exerce l’autorité de l’État dans l’intérêt d’une classe bourgeoise qui continue d’exister sur la base de la dépossession persistante des terres et des ressources autochtones. La classe dirigeante exploite, comme déjà mentionné, des peuples du Sud ainsi que ceux du pays. Les élites québécoises profitent en outre de la main-d’œuvre à bon marché de personnes obligées d’immigrer ou de se réfugier, qui forment une sous-strate de travailleuses et travailleurs racialisé.e.s souvent sans papiers et mal protégé.e.s.
  • Alors que certains membres de la bourgeoisie québécoise ont trouvé avantageux de vivre en harmonie avec les élites économiques et politiques du Canada, d’autres éléments de la classe dirigeante continuent de mener un conflit avec la bourgeoisie canadienne. Ce conflit sert à utiliser l’État québécois pour des subventions aux compagnies, et pour se protéger de la concurrence externe. Ce « nationalisme » conservateur n’a rien à voir avec l’oppression nationale du peuple québécois par l’État et la bourgeoisie canadiens. Il n’y a non plus à voir avec la juste lutte du peuple québécois pour son indépendance.

Le processus historique d’expropriation des terres autochtones, qui est abordé plus en détail dans la Partie II, doit être compris par la gauche politique dans ses efforts pour décrire la base sur laquelle l’ensemble du peuple, les «classes populaires» du Québec peuvent former une force militante pour affronter l’État, ses élites et ses structures de soutien.

Des bases d’unité au Québec
Essor des voix

Deux grands mouvements qui ont récemment fait entendre leur voix au Québec ont fourni des leçons que la gauche devrait prendre à cœur, desquelles découlent des causes importantes et distinctes, autochtones et antiracistes.

Les mouvements militants des peuples autochtones au Québec et au Canada ont connu un essor particulier depuis la grève de la faim de 2012 de la chef Attawapiskat Theresa Spence et la fondation de Idle No More par des femmes autochtones (notamment au Québec Widia Larivière et Mélissa Mollen-Dupuis). Les peuples autochtones de la base et leurs partisan.e.s ont agi en dehors du cadre des anciennes structures créées par la Loi sur les Indiens.

Au cours de la même période, les luttes antiracistes se sont intensifiées, se fusionnant autour du meurtre policier de Fredy Villanueva à Montréal-Nord et d’une série d’autres fusillades racialisées, y compris des actes islamophobes, et le 29 janvier 2017, le meurtre de 6 hommes musulmans en plus de 19 blessés dans leur lieu de culte. Ces actes de violence, alors que les gouvernements du Québec proposaient des mesures racistes, les unes après les autres, le PQ avec son projet de loi «Charte des valeurs québécoises»; la loi 62 du Parti libéral du Québec; et l’adoption par la CAQ de la loi discriminatoire 21 en 2019, qui cible directement des femmes racisées. Une mobilisation solidaire, féministe et antiraciste s’est développée en réponse, organisant des actions et des forums à travers le Québec.

Ces deux mouvements se sont reflétés dans Québec Solidaire, avec notamment la création d’une Commission nationale autochtone en 2019, une première pour tout parti politique au Québec ou au Canada. Un Collectif antiraciste décolonial a également été reconnu dans QS, pour donner la parole aux appels à l’action dans le parti et au Québec, et le parti a adopté à une immense majorité une position diamétralement opposée à la loi discriminatoire 21.

Les groupes militants du Québec ont dégagé plusieurs leçons dans leurs appels à l’unité et au soutien :

Les luttes autochtones sont distinctes et ne peuvent pas être regroupées sous une rubrique «antiracisme» fourre-tout. L’histoire autochtone n’a pas été enseignée au Québec, et les conditions et les exigences des 11 peuples distincts ne peuvent pas non plus être transformées en réponses universelles simplifiées. Le plus important: les peuples autochtones au Québec ont une relation politique directe qui n’a jamais été résolue avec le gouvernement colonialiste occupant – ni avec le Québec ni avec le Canada.

Les luttes autochtones et antiracistes n’ont pas eu beaucoup de place dans le projet national québécois, et peu de partisans de l’indépendance du Québec ont lié leur projet à la reconnaissance des revendications d’autodétermination des peuples autochtones, ou au travail de nation à nation, dès maintenant, au sein du parti et au Québec.13

Le projet national du Québec doit embrasser l’antiracisme et appuyer la reconnaissance de cette lutte par le mouvement national et par nos institutions. Il doit réarticuler l’histoire du colonialisme de peuplement pour reconnaître les justes revendications des nations autochtones. Il doit aussi inclure toutes les communautés contributrices de manière explicite et ouverte dans le concept du Québec que nous aspirons à émanciper.

Les luttes antiracistes ne peuvent être dirigées que par des personnes racialisées. Il est vital que ces luttes soient embrassées par les populations majoritaires et leurs mouvements, y compris les populations immigrantes francophones, anglophones et «intégrées», qui ont acquis des privilèges au fil du temps vis-à-vis des communautés racialisées et des nouveaux et nouvelles arrivant.e.s.

Les élites au Québec

Le Québec a sa grande bourgeoisie multinationale – la strate d’élite du Québec capitaliste, qui opère sur la scène nationale et internationale. Les intérêts de cette «haute» bourgeoisie sont diamétralement opposés à ceux du peuple. La bourgeoisie nationale – une strate d’élite des moyennes entreprises – revendique comme sienne la lutte nationale du Québec et s’efforce d’attirer sous sa propre influence la classe ouvrière, la petite bourgeoisie et les intellectuels québécois, ainsi que les dirigeants autochtones et immigrés.

Tant la bourgeoisie multinationale que nationale qui exploitent les peuples et ressources du territoire québécois ont intérêt à utiliser la lutte nationale québécoise comme moyen de neutraliser l’opposition qui leur est manifestée. À certains moments précis ou luttes particulières, il peut y avoir une alliance limitée d’intérêts entre la bourgeoisie nationale et certaines couches du peuple.

Les Autochtones

Des nations et communautés autochtones, les gens avec ou sans « statut », qui vivent soit sur des « réserves » – des communautés – soit sur la ferme, ville ou village. Comme précédemment cité, les peuples autochtones au Québec et au Canada ont une relation politique directe qui n’a jamais été résolue avec le gouvernement colonial occupant. 14

Les peuples autochtones peuvent être des alliés des classes populaires, si les bases sont forgées dans les luttes décoloniales, y compris les luttes pour l’autodétermination et les droits des femmes, les revendications sociales, et les droits humains. La lutte pour une voix autochtone au sein de QS peut créer une association très positive aux yeux des Autochtones au pays, en dehors de QS. La lutte pour la voix et le vote pour les personnes racialisées et marginalisées peut également servir à construire une plus grande unité.

Les classes populaires

Le «peuple tout entier», une large union de la classe ouvrière, comprend des strates marginalisées et non marginalisées de colons, de personnes racialisées et d’immigrant.e.s volontaires et/ou forcé.e.s. La classe ouvrière peut être à tout moment une alliée des peuples autochtones, racialisés et marginalisés.

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La famille immigrante Bélisle 1941

La petite bourgeoisie, y compris les professionnel.le.s, certain.e.s propriétaires de petites entreprises, de nombreux intellectuels et défenseurs des droits de l’homme, et de nombreuses personnes immigrantes de diverses classes qui ont vu leur statut abaissé lors de leur migration vers une société racialisée, font également partie du «peuple» dans la confrontation anticapitaliste.

La classe ouvrière coloniale, les personnes immigrantes et marginalisées peuvent construire des alliances solides avec les peuples autochtones en soutenant les luttes décoloniales et antiracistes. La classe ouvrière se doit d’agir comme alliée des peuples autochtones et des personnes marginalisées en tout temps.

Le colonialisme de peuplement, base matérielle de la bourgeoise

Nous avons dit que le colonialisme de peuplement est une forme particulière du capitalisme impérialiste, pour plusieurs raisons. Il s’agit d’une forme spécifique, qui détient des implications particulières, qui permettent d’identifier qui sont les couches révolutionnaires, qui peut être allié.e, et quel est l’intérêt de la classe dirigeante et de ses confédéré.e.s vis-à-vis des couches populaires.

L’aventure européenne dans les Amériques se développe rapidement en distinction des colonisations de « l’ancien monde ». Non seulement le colonisateur « vient pour rester »; il doit aussi faire de la place pour un nouveau « peuplement » en remplaçant et repoussant, en confinant dans des «réserves» ou simplement en exterminant les habitants d’origine, les peuples autochtones.

Au Québec, les projets impérialistes français et britannique se sont affrontés, d’abord sur les produits à base de ressources pour les marchés de la métropole, mais bientôt en concurrence pour la forêt et les terres arables sur lesquelles s’établissent des paysans et des ouvriers dociles – pour construire une colonie qui porterait la «mission civilisatrice» de l’empire sur de nouvelles terres, mûres pour la prise.

« En raison de la permanence des sociétés de colons, la colonisation de peuplement n’est pas théorisée comme un événement ou un moment de l’histoire, mais comme une structure durable nécessitant un entretien constant dans le but de faire disparaître les populations autochtones. » 15

La discussion du colonialisme de peuplement au Canada et au Québec remonte à plus de dix ans. La plupart des auteurs ont écrit en anglais; quelques-uns d’entre eux ont été traduits en français. Peu de traitements du colonialisme de peuplement ont été rédigés à l’origine en français.16 Peut-être pour cette raison, la gauche québécoise ne s’est généralement pas engagée dans leurs arguments.

Comme l’indiquent les auteurs en référence, la dépossession des peuples d’origine est rendue possible et acceptable à notre époque par la racialisation de « l’Autre » comme « sauvage », en dégradant le statut des femmes, et par la théorisation de leurs terres comme vides, n’appartenant à personne – la terra nullius de la pensée ecclésiastique et juridique du jour. La convoitise de ces nouvelles terres, à commencer par les fabuleuses fourrures qui ont financé les premières sociétés de capital-risque de la Baie d’Hudson et de la Terre de Rupert, s’est rapidement étendue aux forêts imposantes et aux riches vallées et plaines agricoles dont les bénéfices ont soutenu leur croissance continue.

Cependant, dès le XVIe siècle, comme indiqué ci-dessus, la domination de ce commerce cède la place aux appétits pour les forêts imposantes et les vallées et prairies fertiles qui ont financé la croissance continue et l’accumulation des entrepreneurs français et britanniques (plus tardifs), tous deux avec le soutien de la couronne. La contestation de ces deux pouvoirs pour le Québec est discutée plus en détail dans la Partie II.

L’expansion et la consolidation de la souveraineté de la nouvelle colonie-pays, en réaction aux refus des peuples autochtones de se plier aux exigences des colonialistes, ont rapidement fourni leur propre solution. Des travailleurs pourraient être amenés de la métropole – même des plus éloignées, si nécessaire. Les premiers colons ont été recrutés à même les chômeurs et les sans terre de l’Europe occidentale. Plus tard, les ministres de «l’Intérieur» et les entrepreneurs ont cherché plus loin, parmi les paysans des empires d’Europe centrale et orientale, puis dans le Sud global.

Ce processus d’importation d’une main-d’œuvre traitable et divisible a servi à deux buts : celui de miser sur la nécessité ressentie des immigrant.e.s de se taire et travailler pour assurer leur subsistance, et celui d’inciter la stratification en couches des plus et des moins favorisées.

Les divisions ainsi provoquées au sein des couches travailleuses ont permis aux employeurs et aux fonctionnaires de bloquer les tentatives d’alliances parmi les travailleur.euse.s et entre les immigrant.e.s et les peuples autochtones. Ils ont favorisé un sentiment de supériorité chez les uns, en les encourageant à faire reculer le statut des «autres».

« De manière historique, le statut et les privilèges conférés par l’ethnicité pourraient être utilisés pour compenser les relations de classe aliénantes et exploitantes, au Nord et au Sud. Les travailleurs blancs ont pu, et l’ont fait – définir et accepter leurs positions de classe en façonnant des identités comme «non esclaves» et «non Noires» »17

Le document BU discute les luttes des peuples dans la section H : La lutte pour l’indépendance (voir la zone de texte).18 (Remarque: il est recommandé en tant que bonne pratique d’utiliser le terme «Premiers Peuples» pour inclure les Métis et les Inuit, dont les nations sont exclues par le terme « Premières Nations ».) Le passage met l’accent sur le « déni de droits fondamentaux ». Il dit aussi que « le colonialisme doit être combattu sous toutes ses formes … » y compris « la dépossession territoriale et le génocide culturel ».

Ces déclarations faisant référence au colonialisme, à la terre et au vol sont légitimes. Mais le colonialisme de peuplement va plus loin que cela. Au-delà des droits, et au-delà des terres volées et du génocide «culturel», le colonialisme de peuplement existe ici et maintenant; le génocide existe ici et maintenant. Cela signifie que l’on reconnaît aujourd’hui des impératifs stratégiques pour les successeurs des colons, que l’on reconnaît le vol de terres et de ressources par l’État armé non seulement comme un événement historique, mais comme un tort ininterrompu, qui persiste.

Les actes originaux de dépossession de terres ont rompule potentiel de survie de centaines de milliers de peuples originaux qui occupaient les territoires de Kebec et de l’île de la Tortue au complet. La dépossession persistante des terres en ce moment prive les peuples autochtones de leur gagne-pain, de leur communauté et de leurs droits et dignité. La dignité n’est pas simplement un sentiment; la dignité repose sur l’autonomie dans les décisions fondamentales, qui relève de la vraie possession de ses moyens de production, et de la souveraineté sur ses terres, ses ressources et les institutions de la structure sociale.

Extraits de «Base d’unité», Révolution écosocialiste  
H1 L’État canadien s’est construit par le biais d’une politique coloniale et d’assimilation des nations autochtones, métis, inuit, acadienne et québécoise. Les luttes sociales et politiques menées à partir des années 1960 ont permis de largement découpler l’exploitation de classe et l’oppression nationale des Québécoises et Québécois, qui avaient jusque-là été largement imbriquées. Aujourd’hui, les travailleuses et travailleurs du Québec sont exploités autant par le capital canadien, américain et mondialisé que par celui du Québec Inc., dont les dirigeants se sont rangés dans le camp fédéraliste. La nation québécoise n’est pas un groupe ethnique ou une simple identité subjective, mais un bloc de classes liées par une histoire et un territoire communs, une culture en constante évolution, une diversité de groupes sociaux et d’institutions communes qui définissent sa trajectoire et ses possibilités.  H2 Toutefois, les droits (politiques, économiques, sociaux, etc.) de la nation québécoise sont toujours bafoués. La Constitution canadienne ne reconnaît pas l’existence d’une nation québécoise distincte et l’État fédéral lui refuse son droit à l’auto-détermination et la dépossède de plusieurs leviers politiques et économiques fondamentaux. Aujourd’hui, l’oppression nationale se fait sentir par les contraintes constitutionnelles et fiscales que l’État fédéral exerce sur l’État québécois. Ce sont d’abord l’incapacité de la nation québécoise à déterminer librement son avenir politique (loi sur la clarté référendaire), l’impérialisme de l’État canadien (État pétrolier, législation de complaisances des compagnies minières, paradis fiscaux) et la division des compétences entre paliers de gouvernement qui empêchent la nation québécoise d’agir collectivement sur ses conditions d’existence pour développer une société plus juste, écologique, démocratique et solidaire. H3 En parallèle, les Premières Nations continuent de subir une avilissante oppression et un déni de leurs droits fondamentaux. L’oppression coloniale que subissent les peuples autochtones relève autant de l’État fédéral que de l’État provincial québécois, qui est un rouage subordonné de l’État canadien. La libération des peuples québécois et autochtones implique donc de briser l’État colonial canadien. Quels qu’en soient ses auteurs, le colonialisme doit être combattu sous toutes ses formes : dépossession territoriale, déni des droits humains, génocide culturel, exploitation des personnes immigrantes et racisées par les patrons, l’État et ses polices, destruction environnementale, fabrication et vente d’armes en soutien aux projets impérialistes, etc.  H4 La lutte pour l’indépendance du Québec et la libération des autres nations opprimées doit être un élément clé de notre stratégie socialiste. Une des failles principales du capitalisme canadien réside dans le fédéralisme qui lui sert d’enveloppe politique tout en opprimant les nations minoritaires en son sein. La lutte pour l’indépendance doit dépasser le cadre provincialiste et s’inscrire résolument dans une stratégie pan-canadienne. Cette lutte doit sortir du carcan nationaliste bourgeois – l’idée selon laquelle nos intérêts sont plus près des capitalistes d’ici que de ceux des travailleuses et travailleurs d’autres nations. Il n’est pas question non plus d’opposer, comme le font vulgairement les nationalistes identitaires, la nation québécoise aux minorités, mais de rassembler les classes travailleuses, les sans-travail, groupes subalternes et peuples autochtones au sein d’un projet de libération plurinational. Un projet indépendantiste émancipateur doit donner un contenu socialiste, antiraciste et décolonial à la question nationale, ce qui implique une rupture avec le Parti Québécois, qui a retourné l’aspiration à l’indépendance nationale en son contraire, notamment en appuyant le libre-échange et la politique étrangère états-unienne. Les élites nationalistes ont aussi promu une conception identitaire de la nation qui a nourri le racisme, l’islamophobie et la xénophobie.  H5 La gauche indépendantiste doit au contraire lier sa lutte à un projet de société socialiste tout en appuyant l’autodétermination des nations autochtones et en développant des solidarités avec les mobilisations populaires partout au Canada. Ainsi, la lutte de la nation québécoise pour l’indépendance et celles des peuples autochtones pour leur auto-détermination pourra et devra encourager les travailleuses et travailleurs du Reste du Canada à rompre avec le nationalisme majoritaire qui participe de leur exploitation. Nous appuyons toute démarche visant, d’une part, la décolonisation immédiate des institutions canadiennes et québécoises actuelles, et d’autre part, la constitution d’institutions nouvelles fondées sur le principe d’autodétermination des peuples ainsi que la démocratisation de la vie politique et économique sur le territoire occupé par le Canada. Ainsi, nous voulons contribuer à l’établissement d’un front commun entre les différentes forces à l’œuvre pour mettre en place des mesures concrètes telles que les réparations envers les peuples autochtones, les assemblées constituantes populaires, l’abolition des paradis fiscaux pour les entreprises minières, ainsi que le démantèlement du complexe militaro-industriel canadien.  [Souligné par l’auteur]

Donc, l’oppression et la lutte des peuples autochtones ne devraient pas être vues comme luttes « en parallèle ». Pour être cohérent avec notre analyse de l’expropriation des terres et des ressources des peuples autochtones comme base originale et continue de la construction de l’État québécois, il faut intégrer la lutte décoloniale – et antiraciste – avec la lutte pour l’indépendance et pour la révolution socialiste. Aucune perspective de luttes parallèles, ni sous-jacentes, n’équivaut à une alliance fondamentale et primordiale des Premiers Peuples avec toute la classe ouvrière, le peuple tout entier.

Si nous n’établissons pas cette alliance fondamentale et prioritaire, comment pouvons-nous nous présenter devant les membres autochtones de QS ainsi que les communautés autochtones au Québec et nous engager à ne faire qu’un avec eux?

Colonialisme persistant

Quand les études du settler colonialism ont commencé à apparaitre il y a une vingtaine d’années, des auteurs ont offert la phrase : « l’invasion des colons est une structure, et non un évènement » (voir note 15 et dans Lowman et Barker 2015, p. 25).). La signification constante de l’analyse du colonialisme de peuplement se trouve dans le fait que les antécédents et l’extraction de richesse se poursuivent jusqu’à ce jour. Et le vol non seulement des «droits» des peuples autochtones, comme le reconnaît le texte de RÉ, sur les vols historiques des terres, mais aussi la dépossession des terres et des ressources qui continue sans relâche à ce jour. Il faut reconnaître que la privation et les conséquences mortelles du déplacement des populations autochtones se poursuivent. Il n’y aura pas de Justice pour Joyce sans cette reconnaissance, comme premier pas essentiel pour la gauche.

Reconnaître le colonialisme, le capitalisme racial, et l’extractivisme

Sans reconnaissance par la gauche du rôle essentiel de l’extractivisme du capitalisme racial et colonial, on occulte les conséquences critiques qu’il a eu sur les peuples dépossédés et expulsés de leurs terres et de leurs pays du Sud. Sans cette reconnaissance, la lutte contre la crise écologique ne mobilise pas ses alliés fondamentaux. Sans reconnaître que les peuples colonisés et marginalisés font aujourd’hui partie intégrante de la véritable «classe ouvrière», l’espoir de faire alliance avec eux au Québec est fatalement vicié.

En dépit des tentatives de réconciliation et des fausses politiques de justice … l’esprit qui animait le système colonial et son élite opère toujours… En dépit d’actes de reconnaissance symbolique par les gouvernements – afin de simuler la justice – et de rapprochements stratégiques avec les Premiers Peuples – afin de dissimuler l’usurpation – rien ne change sur le fond. Le régime demeure intact. Les objectifs de subjugation et de dépossession du régime colonial canadien, qui inclut le Québec, sont figés. Immuables. L’ADN du Canada, du Québec, est colonial.19

« L’extraction et l’assimilation vont de pair. Le colonialisme et le capitalisme sont basés sur l’extraction et l’assimilation. Ma terre est considérée comme une ressource. » 20

Le colonialisme de peuplement, avec ou sans guerres inégales et meurtrières, met en branle des mesures pour graduellement éliminer les populations autochtones pendant qu’il continue l’exploitation des personnes immigrantes en tant que « cheap labour » par le biais de leur marginalisation par les structures du racisme systémique.

La Loi sur les Indiens est non seulement un exemple patent de racisme d’État – elle a été créée pour diminuer progressivement le nombre d’Indiens, pour enfin radier l’existence des peuples.

L’État colonial occupant est fondé sur le génocide – parce que l’exploitation de la terre et de la source de vie, ainsi que l’extermination des peuples autochtones, sont la pierre d’assise de la création et du maintien de la classe dirigeante coloniale. Longtemps après l’accumulation initiale du capital, l’État colonisateur maintient son mode de production extractiviste. Pour réussir, en plus de les expulser de leurs terres par « la règle du droit », il doit convertir et «scolariser» les peuples autochtones et anéantir leur culture, les définir comme des «autres». Tout ceci, afin que les femmes puissent être assassinées sans enquête judiciaire, que les Autochtones puissent remplir les prisons et les foyers de « protection » des enfants et jeunes, puissent mourir à des taux extrêmes de violence, de maladies, de psychoses, mourir de suicide; et toute autre forme d’extermination systématique.

Que le génocide ne soit pas simplement un phénomène historique, mais continue de nos jours, est démontré par le maintien de ces conditions de maladies, pauvreté, conditions impensables de logement insalubre et du manque d’eau potable dans les « réserves » autochtones et dans les communautés inuit, des conditions de chômage, d’itinérance et de traite des personnes dans les villes.

Quand le rapport de l’Enquête sur les femmes et filles autochtones disparues et assassinées (EFFADA) a conclu que les pratiques et systèmes des autorités gouvernementales constituaient le génocide, il ne l’a pas dit en termes figuratifs. Dans la clameur qui a suivi ce constat, les commissionnaires ont précisé que le terme génocide souligne que les abus détaillés dans le rapport continuent à ce jour.

La destruction continue de l’assise territoriale, la dépossession et la destruction des territoires de chasse et de pêche autochtones, l’incapacité à redresser le système judiciaire et carcéral destructeur pour la vie des autochtones et les taux de mortalité élevés – ces éléments et bien d’autres démontrent que le colonialisme de peuplement reste un système génocidaire.

Le capitalisme racial

Des auteurs du Sud et de la diaspora ont identifié des difficultés dans l’effort d’analyse du colonialisme de peuplement dans le contexte de l’immigration, et la confusion potentielle lorsque les immigrant.e.s sont mal identifié.e.s dans un «concept émergent de « colonisation immigrée / immigrant settlerhood » . La mise en garde de Chatterjee (2018) :

Les tentatives antiracistes de conceptualiser la justice décoloniale autochtone sont préoccupées par la relation contestée entre l’établissement des immigrants et l’autodétermination autochtone. Dans le processus, une pratique éthique et politique d’implication des immigrants dans le projet colonial des colons a émergé.21

Elle appelle à la nécessité de voir clairement « le projet colonial capitaliste de dépossession simultanée (des peuples autochtones) et d’incorporation / réinstallation précaire (d’immigrants). »

Il ne faut donc pas mettre sur le dos des personnes issues de l’immigration la responsabilité de l’occupation des territoires et le déplacement des peuples autochtones. En même temps, il est possible pour certain.e.s immigrant.e.s de s’intégrer dans l’ethnie dominante et de profiter de plus grands avantages du colonialisme occupant que d’autres. Ces conditions ne sont pas immuables.

Les projets de « l’ouverture de la frontière” et de «winning the West » ont servi de mythes à l’édification de la « nation » pan-canadienne et américaine. Mais les personnes immigrantes qui sont venues en tant que personnages «pionniers» de ce jeu de la passion ont marché sur une scène à plusieurs étages. Certaines ont été facilement intégrées dans les strates des colons blancs. Certaines ont été moins bien accueillies. « Pour les gens de couleur, les avantages d’être un colon s’accumulent de manière inégale. » 22

Lowman et Barker (2015, note 4) utilisent une terminologie pour discuter de ces réalités: «Les Colons, les « Autres » autochtones et les « Autres » endogènes (terme qui comprend, par exemple, les personnes asservies, la main-d’œuvre importée et les migrant.e.s et marginalisé.e.s)».

La pandémie et les classes populaires

De nos jours, dans le contexte d’une pandémie qui a déjà coûté la vie à des milliers et des milliers de personnes, qui a ravagé l’économie et les liens normaux des espaces sociaux, les gens se demandent pourquoi le virus semble imparable. Nos ministres d’État hochent la tête en (mentant éhontément) disant: «Nous ne savons pas où se produit la transmission ».

Mais les gens de nos associations locales de Québec solidaire, et des témoins rencontré.e.s par le Centre des travailleuses et travailleurs immigrant.e.s (CTI/IWC) pendant toute la période ont parlé de leurs lieux de travail. Les témoignages des employé-e.s de Dollarama, et des usines de conditionnement de viande comme Cargill, Olymel et leurs filiales et compétiteurs, sont loquaces. Les gens sont empaquetés dans des navettes en ville pour se rendre à l’usine ou à l’entrepôt; sur la ligne, elles et ils sont positionné.e.s épaule contre épaule. Leur équipement de protection individuelle est rare et de mauvaise qualité, avec des gants et des masques distribués une fois par jour. La qualité de l’air est souvent inadéquate. Les personnes blessées n’ont pas de recours au repos ou au travail moins lourd, donc continuent sans aide médicale ni repos à travailler jusqu’à l’épuisement total.

Les statistiques actuelles montrent que les femmes autochtones, immigrantes ou racisées sont plus vulnérables aux conséquences sociales et économiques de la pandémie. « Leur accès au marché du travail et leur surreprésentation dans les emplois à risque et faiblement rémunérés soulèvent des enjeux à cet égard ». La proportion de personnes immigrantes parmi le personnel dans les services de santé au Québec est plus élevée que dans l’ensemble des autres professions. Plus de 80 % sont des femmes. « Les femmes noires et philippines sont aussi surreprésentées parmi les travailleuses de la santé de première ligne à l’échelle du pays. En outre, de manière générale, les femmes noires accèdent plus difficilement que les autres Canadiennes à des emplois qualifiés et à une rémunération équitable. » 23

Ce sont des lieux de travail abritant des milliers d’employé.e.s à proximité, qui les renvoient à leurs familles, potentiellement porteurs du virus. D’après l’expérience des membres du CTI/IWC, l’immense majorité de ces gens sont « des immigrant.e.s, des sans-papiers, des gens avec de faux numéros d’assurance sociale, des femmes et des personnes de couleur/BIPOC ». Ce sont des travailleuses et travailleurs qui n’ont aucun autre choix ni possibilité d’emploi. Ce sont les emplois les plus précaires, et les moins payés.

Il est évident au point d’être absurde que ces sites où le virus habite et se propage maintiennent la férocité de la pandémie. Ces politicien.ne.s à la langue de bois, ces autorités qui « ne peuvent pas nous dire » la vraie source de la propagation du virus – ce sont les mêmes autorités qui, en réponse aux appels du CTI/IWC, n’ont rien voulu faire. En réponse aux plaintes que les gens n’avaient pas de EPP, les autorités ne se sont pas rendues sur les lieux. Pour Dollarama, des inspecteurs n’ont fait que téléphoner à l’entrepôt de la compagnie – pour se faire dire que tous les EPP étaient bien disponibles sur place, et que de toute façon le port du masque restait à ce moment-là non obligatoire.

Le gouvernement du Québec, tout comme grand nombre de gouvernements à travers le monde, préfère « ne pas savoir » d’où vient la propagation du virus, préfère regarder les écoles, les mauvais comportements « des gens » – et ne souhaite absolument ni fermer des usines ni imposer aux employeurs une responsabilité de conditions de travail décentes et salubres.

Nous cherchons des bases pour créer la solidarité entre les classes populaires, les gens issus de l’immigration, les personnes racisées, les gens au bas de l’échelle ? Les bases sont là; il appartient à la gauche, les gens qui se portent allié.es et voix de la classe ouvrière, d’en faire usage.

* * *

La Partie II évalue l’histoire du capitalisme racial et colonial, et des réponses à cette histoire des auteurs québécois.es, de Québec solidaire et de la gauche.

Patricia Alexander

Patricia Alexander est économiste.

Elle est membre de QS Mont-Royal-Outremont, et du Comité thématique Décolonisation

Remerciements sincères à Lucie Mayer pour la révision et le soutien à la rédaction

1 Alternatives socialistes (AS).Québec solidaire : Pour Construire le parti de la rue, l’aile gauche doit se coordonner https://alternativesocialiste.org/2019/11/30/quebec-solidaire-pour-construire-le-parti-de-la-rue-laile-gauche-doit-se-coordonner/

2 Révolution écosocialiste. 2020. Révolution écosocialiste : Base d’unité. Presse-toi-à-gauche. https://www.pressegauche.org/Revolution-ecosocialiste-Base-d-unite?fbclid=IwAR3oDiOkHQJrwt4oR00VPJBDQiFHWy0N2BPZbqEWUNLSq0JBaYuDYqabUt4

3 Regroupement écosocialiste, Réseau écosocialiste, Collectif antiraciste décolonial, Solidaires pour une démocratie interne, Comité-thématique Décolonisation (RMÉ, CÀD, SPDI, CT-D)

4 Lowman, Emma Battell; Barker, Adam. 2015. Settler: Identity and Colonialism in 21st Century Canada [Colon: Identité et colonialisme au Canada du 21e siècle. Traduction des citations, Lucie Mayer]. Fernwood.

5 Veracini, Lorenzo. 2019 Settler Colonialism, dans : Ness I., Cope Z. (eds) The Palgrave Encyclopaedia of Imperialism and Anti-Imperialism. Palgrave Macmillan, Cham

6 Bonds, Anne; Inwood, Joshua. 2016. Beyond white privilege: Geographies of white supremacy and settler colonialism. [Au-delà du privilège des blancs: Géographies de la suprématie blanche et du colonialisme des colons.] Progress in Human Geography, Vol. 40 (6) 715–733.

7 Beishon, Judy. 2018. Changer le monde : Le rôle du parti révolutionnaire. Alternative socialiste https://alternativesocialiste.org/2018/12/12/changer-le-monde-le-role-du-parti-revolutionnaire/

8 https://alternativesocialiste.org/2019/02/03/bilan-historique-i-de-la-colonisation-mercantiliste-a-la-modernisation-capitaliste/ https://alternativesocialiste.org/2019/02/04/bilan-historique-ii-les-syndicats-et-la-creation-dun-parti-de-la-classe-travailleuse-le-rendez-vous-manque/

9 (Bilan I, p. 5)

10 Site de La Riposte socialiste, avec articles de théorie et de formation sur le marxisme : https://www.marxiste.qc.ca/education

11 Termes, tirés entre autres de : Coulthard, Glen S. Peau rouge, masques blancs : Contre la politique coloniale de la reconnaissance.2019 (traduction de Red Skin, White Masks: Rejecting the Colonial Politics of Recognition, 2014)

12 Giroux, Dalie 2013. Une lutte qui combine le rejet du colonialisme et celui de la forme de vie capitaliste et extractive qui caractérisent le Canada : Entrevue avec Dalie Giroux sur la lutte de la nation Wet’suwet’en https://www.pressegauche.org/Une-lutte-qui-combine-le-rejet-du-colonialisme-et-la-forme-de-vie-capitaliste

13 La Partie II traite de la façon dont l’histoire autochtone dans la politique québécoise a été sous-représentée ou déformée dans les études académiques et politiques actuelles en français.

14 Cet encadrement du contexte politique est mis de l’avant par Winona Polson-Lahache (Kahnawá:ke), pendant une assemblée de la Table de concertation sur la racisme systémique à Montréal, en juin 2018.

À noter : Certaines nations, notamment les Inuit, font aussi face à l’administration historique et récente du Canada (qui continuait formellement jusqu’aux années 60, sans consultation avant 1974), avant que le Québec voie la nécessité et l’avantage de les prendre sous tutelle, qui marque leur lutte à l’autodétermination jusqu’à nos jours.

15 Wolfe, Patrick 1999. Settler Colonialism and the Transformation of Anthropology: The Politics and Poetics of an Ethnographic Event (London: Cassell), “…settler invasion is a structure, not an event.” p. 163.

16 Des textes sur ce sujet au Canada et au Quebec incluent: Coulthard, Glen S. 2007. Subjects of Empire: Indigenous Peoples and The ‘Politics of Recognition’ in Canada, dans: Contemporary Political Theory 6, 4; Ross-Tremblay, Pierrot and Hamidi, Nawel 2013 Les écueils de l’extinction: Les Premiers peuples, les négociations territoriales et l’esquisse d’une ère postcoloniale, Recherches amérindiennes au Québec, XLIII, No 1, 2013, pp 51-57; Coulthard, Glen S. 2018. Peau rouge, masques blancs: Contre la politique coloniale de la reconnaissance. Traduit de l’anglais par Arianne Des Rochers et Alex Gauthier, Lux Éditeur; Lowman and Barker 2015, note 4; Nungak, Zebedee 2017. Wrestling with Colonialism on Steroids: Quebec Inuit Fight for Their Homeland. Véhicule. (also in French 2019); Burelle, Julie 2019. Encounters on Contested Lands: Indigenous Performances of Sovereignty and Nationhood in Quebec. Northwestern University Press; Barker, Rollo and Lowman 2019. Settler Colonialism and the Consolidation of Canada in the 20th Century, in The Routledge Handbook of the History of Settler Colonialism.

17 Cité de: Roediger, David 1999. The Wages of Whiteness: Race and the Making of the American Working Class Verso. p. 200, critique au: https://pdfs.semanticscholar.org/6508/623882d5f32feccc52f9f07a38f37303bb18.pdf?_ga=2.224909721.22558944.1605654266-1871116222.1605654266

18 Voir note 2.

19 Collectif Ishpitenimatau Tshikauinu Assi 2018. Manifeste des Premiers Peuples : Préceptes d’une résurgence, dans : Premiers peuples: cartographie d’une libérationno 321 Automne P. 39–45

20 Simpson, Leanne (Anishnabe). 2013. Dancing the world into being: A conversation with Idle No More’s Leanne Simpson https://www.yesmagazine.org/social-justice/2013/03/06/dancing-the-world-into-being-a-conversation-with-idle-no-more-leanne-simpson/

21 Chatterjee, Soma 2018. Immigration, anti-racism, and Indigenous self-determination: towards a comprehensive analysis of the contemporary settler colonial. Social Identities: Journal for the Study of Race, Nation and Culture. https://doi.org/10.1080/13504630.2018.1473154

22 Jafri, Beenash, citée dans Lowman et Barker 2015, Op.cit., p. 29

23 Conseil du statut de la femme Québec. 2020. Femmes autochtones, immigrantes ou racisées dans l’œil de la pandémie. Gouvernement du Québec https://csf.gouv.qc.ca/article/publicationsnum/les-femmes-et-la-pandemie/societe/femmes-autochtones-immigrantes-ou-racisees-dans-loeil-de-la-pandemie/

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